Art-thérapie et addiction

Pour l’obtention du titre d’art-thérapeute répertorié par l’État au niveau II, j’ai réalisé un mémoire professionnel issus d’une recherche scientifique portant sur les comportements addictifs. Son titre: L’IMPACT DE L’ART-THÉRAPIE SUR L’ESTIME DE SOI. “L’accompagnement du processus d’individuation des jeunes pris dans des conduites de dépendance à l’émergence de l’âge adulte”.

Vous trouverez ici un extrait de l’analyse tirée d’une prise en charge de 6 patients âgés de 16 à 30 ans troublés par des conduites de dépendance à une une ou plusieurs substance(s) et/ou à un comportement. Vous pouvez télécharger le mémoire complet.

 

L’art-thérapie peut améliorer la gestion hédonique* dans les cas d’addiction

 

Le comportement, interface entre l’individu et l’environnement, implique l’être humain dans sa globalité. Réponse physiologique, il est régit par une loi de régulation du milieu interne en réaction aux stimuli externes captés. Le capteur sensoriel, excité par le stimulus, éveille chez l’individu une sensation. La cénesthésie est la sensibilité organique, émanant de l’ensemble des sensations internes, elle suscite chez l’être humain le sentiment général de son existence, indépendamment du rôle spécifique des sens. Matière première de toute vie mentale, l’organisme est la base sur laquelle l’individualité repose et par laquelle le «sentir» s’impose comme la fonction essentielle de la corporéité et de l’existentialité. La sphère de la corporéité implique «d’avoir-un-corps-vécu», elle est une forme existentielle particulière. La sphère du comportement implique «d’être-au-monde» en tant qu’être agissant selon son «corps-vécu» dans son milieu. Elle «sollicite la présence à Soi, dans les soubassements même du Soi (1)». De plus, selon la théorie de Thorndike (1932) qu’il nomma la «loi de l’effet»: un comportement se fixe si l’effet qu’il entraîne est récompensant et disparaît si l’effet qu’il entraîne est nocif. Le système de récompenses (2) apporte la motivation nécessaire à la réalisation d’actions ou de comportements adaptés. La dopamine, impliquée dans ce «circuit de récompense», produit une sensation de plaisir permettant la préservation et la survie de l’individu (recherche de nourriture, reproduction, évitement des dangers…). Or, dans les troubles psychopathologiques addictifs, c’est bien le «circuit de récompense», étant à la base même de nos comportements, qui est troublé et: «le corps n’est plus aussi vivant tant les incarnations de l’exister sont marquées par le pâtir du corps. (3). » Le Dr Ian Brown a développé un modèle de «gestion hédonique (4) » selon lequel: «tous les individus apprennent à manipuler leur niveau d’activation, leur humeur et leur vécu de bien-être subjectif afin de soutenir une tonalité hédonique positive (des états de plaisir ou d’euphorie), aussi longtemps qu’ils le peuvent, dans le cadre d’une poursuite normale du bonheur. Certains de ces états émotionnels, lorsqu’ils sont régulièrement reproduits, deviennent des besoins secondaires [les addictions].» Selon lui, le«surinvestissement d’une unique activité comme source hédonique », provient d’une «vulnérabilité» entraînant un «décalage hédonique (5) ». Alors que l’art-thérapie prend appui sur les mécanismes esthésiques (6) du patient en provoquant des réactions chimiques, émotionnelles, intentionnelles et comportementales à partir de stimulations sensorielles, elle opère dans un circuit de «récompense» et de gratifications, par une orientation contemplative et le vécu du processus artistique. Son schéma consiste à «fixer» par un système de répétition, un principe de plaisir favorisant le développement d’émotions esthétiques. Parce que l’art-thérapie ancre sa discipline dans la science du Beau, elle agit physiologiquement auprès du patient. Associée au mécanisme de récompense, d’après le professeure Rivka Inzelberg, l’activité artistique en lien avec la dopamine, suggère une perte d’inhibition permettant au patient (7) «de se défaire d’une timidité éventuelle et d’exprimer pleinement sa créativité, quel qu’en soit le média (8) . » Estimant que ces recherches sur les sources de la créativité humaine «pourraient avoir un impact sur l’ensemble de la population», elle insiste sur les effets thérapeutiques bénéfiques des thérapies par l’Art tant sur le plan psychologique que physiologique. Ses patients déclarent se sentir plus heureux, du fait d’être impliqués dans une activité artistique. En tant que discipline scientifique spécifique, l’art-thérapie a la particularité de considérer l’être humain dans sa globalité. Agissant physiologiquement et directement sur ce qui est troublé, c’est-à-dire sur le «circuit hédonique», elle tend à améliorer la qualité de vie des jeunes adultes en prise à des conduites de dépendance en les détournant du «pâtir» entretenu par un « agir » artistique favorisant le développement d’émotions, le bonheur de se sentir en vie et le sentiment d’exister. 

 

* Hédonique: Qui se rapporte à l’hédonisme, à la recherche du plaisir

1 SIVADON, Paul, FERNADEZ-ZOÎLA, Adolfo. Op. cit.,p. 145

2 Recherche du plaisir et évitement du déplaisir

3 SIVADON, Paul, FERNADEZ-ZOÎLA, Adolfo. Op. cit.,p. 191

4 Du grec ancien hédonê, «plaisir, jouissance». Hédonique se dit d’une personne motivée par la recherche du plaisir. La gestion hédonique est développée selon une approche phénoménologique prenant appuis sur de nombreux travaux, elle montre que l’addiction se caractérise moins par son objet (drogue, aliments absorbés, stimulations produites par une activité) que par son expérience vécue. Les nombreux travaux sur la recherche de sensation attestent de cet impératif hédonique, à la base de toutes nos addictions, qui s’inscrit dans la neurophysiologie de l’individu et sa personnalité (ZUCKERMAN, 1994 ; CARTON, 1995). De nombreux auteurs ont insisté sur les différentes caractéristiques des états modifiés de conscience tels qu’ils sont poursuivis dans les addictions (GREAVES, 1974; WEIL, 1972; PEELE, 1978, 1980,1985 ; LOONIS, PEELE, 2000) et il a pu être démontré qu’au cœur de toute addiction réside l’expérience hédonique et que c’est sur elle que porte l’addictivité.

5 Différence entre les niveaux de dysphorie (sentiment de malaise ou d’anxiété, sensation d’être en mauvaise santé) que peut tolérer un individu et ceux qu’il vit habituellement

6 Du mot esthésie: désigne en grec ancien l’ensemble des phénomènes qui se rapportent au fonctionnement des organes sensoriels, dans ce sens, il est utilisé comme synonyme de «sensation», «perception», synonyme de sensorialité.

7 L’étude du Professeur Inzelberg s’appuie sur l’observation de patients atteints de la maladie de Parkinson traités par des médicaments augmentant la production de dopamine.

8 BE Israël numéro 84 (13/02/2013) – Ambassade de France en Israël / ADIT. L’alchimie de l’art, lien entre dopamine et créativité. Bulletins-electroniques.com, février 2013. (consulté le 24 mai 2013). Disponible sur le World Wide Web : « http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72205.htm »